dimanche 18 juin 2017

Glanes

Trude GEIRINGER (1890-1981) et Dora HOROVITZ (1894-1959) : 
Portrait de Jacques Catelain - Vienne, 1925

dimanche 4 juin 2017

Une vie d'homosexuel entre les deux guerres

Arte propose un programme intitulé Instantané d'histoire : "Le XXème siècle est le siècle de la photo... Pour la première fois dans l’histoire, des anonymes ont pu conserver le souvenir de leur vie. A travers le monde, ces millions de photographes amateurs ont établi sans le savoir une chronique de leur temps. Leurs clichés font écho à des moments différents d’histoire, ils nous permettent de revisiter de manière originale une époque en mêlant regard intime et grands événements."

Sur la base de photos retrouvées, c'est l'occasion d'évoquer sous forme scénarisée, un destin, une vie. C'est ainsi qu'un album de photos retrouvé par Les libraires associés a été l'occasion de raconter une vie d'homosexuel entre les deux guerres. C'est ce programme que vous pouvez retrouver en replay sur Arte : cliquez-ici.


C'est une nouvelle preuve que la vie passée des homosexuels est parfois loin des clichés que l'on a aussi construits pour faire croire qu'il y a eu un avant, sombre et obscur, et un après. Ces photos nous montrent un homme heureux, assumé, qui se photographie ici avec son ami.



On aurait pu espérer un scénario plus simple, voire presque absent, pour nous laisser nous créer nous-mêmes notre propre histoire à la seule vue de ces photos muettes. Le choix a été différent.

samedi 13 mai 2017

François Boucher et le nu masculin

Le peintre François Boucher (1703-1770) est plus connu pour ses représentations de la femme. Il osa même quelques images égrillardes ou suggestives, en ce XVIIIe siècle libertin (Jeune femme étendue sur un sofa, L'Escarpolette, L'Odalisque, Léda et le Cygne, etc.).

Au hasard de mes lectures, j'ai trouvé ce beau dessin où, pour une fois, c'est la plastique masculine qui est mise à l'honneur :

Étude d’homme nu pour un saint Jean-Baptiste

Cela a piqué ma curiosité. Je suis allé fouiller sur le Web pour trouver d'autres dessins de François Boucher. La pêche a été maigre. Je n'ai trouvé que ces deux dessins à mon goût :

Homme couché sur son bras droit, 1735

 Académie d'homme nu assis tenant un bâton

Tapez "François Boucher homme nu" sur Google Images, vous verrez qu'il sort de nombreuses femmes nues, preuve, s'il en est, que François Boucher est vraiment le peintre des femmes. D'ailleurs, les hommes sont les grands absents de sa peinture, sauf comme faire valoir. Et surtout, leur corps est absent. Cela rend d'autant plus précieux ces quelques dessins.

dimanche 30 avril 2017

Balzac et l'homosexualité

J'ai eu l'occasion de parler de Balzac sur ce blog à propos de la pièce de théâtre Vautrin, qu'il a écrite sur ce personnage central de La Comédie humaine. C'était aussi pour moi l'occasion de présenter ce personnage clairement homosexuel, créé par Balzac. Je vous renvoie à ce message : cliquez-ici.

Balzac jeune (vers l'âge de 25 ans), par Achille Devéria (source : cliquez-ici)

Je ne m'étais alors pas interrogé sur l'homosexualité de Balzac. Je n'avais pas abordé le sujet sous cet angle. Je fais partie de ceux qui pensent qu'il n'est pas nécessaire d'être homosexuel soi-même (ou sympathisant, si on me passe ce mot plus élégant que "gay-friendly") pour créer un personnage homosexuel.

Au hasard de mes lectures de catalogues de livres anciens, je suis tombé sur une notice qui traite de cet aspect de la personnalité de Balzac. Je la reproduis telle quelle (la source se trouve à la fin). Elle aborde ce sujet à propos d'un envoi de Balzac à Laurent-Jan, le même à qui Balzac a dédié son Vautrin. La boucle est bouclée.


Pour illustrer cet article, j'aurais aimé trouver un portrait de Laurent-Jan. Mes recherches ont été infructueuses. Je me contente donc de cette caricature :

Laurent-Jan, par Benjamin, vers 1840-1842 (source : cliquez-ici)

Quant à Balzac, j'ai mis en tête de ce message un joli portrait de l'auteur jeune, un peu poupin et sensuel.

Il existe aussi ce célèbre portrait :

Balzac, par Bisson, 1842, (source : cliquez-ici)

Sur cette image de Balzac, n'a-t-il pas quelque chose d'un peu féminin ? Comme une sensibilité ?

Notice de la librairie Le Feu Follet, sur Blazac et l'homosexualité, où l'on s'interroge sur l'homosexualité ou l'ambivalence sexuelle de l'écrivain :

Important envoi autographe signé d’Honoré de Balzac sur la page de faux-titre à son ami Laurent-Jan, dédicataire de Vautrin, modèle de Bixiou, de Léon de Lora et de nombreux autres personnages de La Comédie humaine.
Il fut pour Balzac à la fois son meilleur ami, son secrétaire fondé de pouvoir, son nègre littéraire et peut-être même… son « dilectus ».

« ... le singulier fait de l’inventeur qui fit manœuvrer à Barcelone, au XVIème siècle un vaisseau par la vapeur, et qui le coula devant trois cent mille spectateurs sans qu’on sache ce qu’il est devenu, ni le pourquoi de cette rage. Mais j’ai deviné le pourquoi et c’est ma comédie. » (lettre à Mme Hanska)

Les Ressources de Quinola, c’est tout à la fois Les Fourberies de Scapin et Les Noces de Figaro. L’ambition de Balzac à partir des années 1840 et jusqu’à sa mort fut en effet de conquérir une renommée semblable à celle de ses illustres prédécesseurs. Espoir aussi vain que tenace, il ne douta pourtant jamais, échec après échec, de l’imminence de son succès.
Peut-être l’auteur de La Comédie humaine pensait-il que le principal ressort comique tient au personnage principal et à ses réparties cinglantes. Or justement, ce personnage, cet arlequin féroce et éloquent, Balzac le connaissait bien, il se nommait Laurent-Jan et ce fut le plus proche et le plus fidèle ami des dernières années de sa vie.

Bien que la majeure partie de leur correspondance semble avoir disparu, on estime que leur rencontre est antérieure à 1835. (Albéric Second fait mention d’un diner rue Cassini où Balzac demeura de 1829 à 1835).

Personnage excentrique et provocateur, Laurent-Jan occupe une place de choix dans la vie de bohème que Balzac mène durant ces années avec notamment Léon Gozlan, Charles Lassailly, Paul Gavarni et Albéric Second, auprès desquels l’écrivain « s’encanaille avec plaisir et profit » (Maurice Regard, Balzac et Laurent-Jan). Tous sont restés discrets sur les « excès » de ces années tumultueuses dont on conserve pourtant d’éloquentes traces dans leurs correspondances, comme cette missive dans laquelle Balzac invite Gavarni à une soirée chez Laurent-Jan pour « [s]’élonger un brin une chotepis très bien habillée » signée « TicTac dit vit d’ours ». Laurent-Jan fut le principal organisateur de ces orgies balzaciennes, dans sa demeure du 23 rue des Martyrs,  qui ont inspirées quelques scènes de la Comédie Humaine :
« Le sérail offrait comme le salon d'un bordel des séductions pour tous les yeux et des voluptés pour tous les caprices. Il y avait une danseuse nue sous des voiles de soie, des vierges factices, mais qui respiraient une religieuse innocence, des beautés aristocratiques, fières mais indolentes, une anglaise blanche et chaste des jeunes filles engageant la conversation en assénant quelques vérités premières comme : - La vertu, nous la laissons aux laides et aux bossues ! » (cf. Hervé Manéglier, Les artistes au bordel, 1997)

Ces années folles coïncident dans l’œuvre de Balzac avec la création de personnages sexuellement ambivalents ou clairement homosexuels comme Zambinella et Séraphita les androgynes, Raphaël de Valentin qui a « une sorte de grâce efféminée », Louis Lambert, « toujours gracieux comme une femme qui aime », Lucien de Rubempré, et surtout celui que l’on considère aujourd’hui comme le premier homosexuel de la littérature française : Vautrin.
Au regard de cet intérêt particulier pour les différentes formes de sexualité dont témoigne La Comédie humaine durant les années 1830 à 1836 (ni avant, ni après si l’on en croit Maurice Regard), de nombreux critiques se sont intéressés à la sexualité de Balzac durant cette période lors de laquelle l’écrivain connut la presque totalité de ses jeunes collaborateurs.
Ainsi S. J. Bérard et P. Citron s’interrogent-ils sur les surprenantes saillies qui parsèment la correspondance de Balzac avec ses jeunes « protégés ». « Vous qui m’envoyez faire foutre […], vous me prenez […] par le sentiment que j’ai pour vous, venez donc vous faire foutre ici ; et au plus vite » écrit-il à Latouche. Plus étranges encore, ses correspondances avec Eugène Sue se concluent par des formules pour le moins étonnantes : « à vous de glande pinéale » ; « à vous de périnée » ; « j’admire votre prépuce et je suis le vôtre » …

On n’a retrouvé aucune correspondance avec Laurent-Jan avant 1840, mais à cette date, celui-ci lui adresse des lettres s’ouvrant sur un « très aimé » ou « mon chéri » et s’achevant par un explicite « je me presse sur ton gros sein ».
D’après les allusions de certains de ses contemporains, la double sexualité de Balzac semble avérée. Albéric Second compare ses relations masculines à celles de Nisus et Euryale,  Roger de Beauvoir le surnomme « Seraphitus », et Edward Allet légende sa caricature de Balzac : « le R.P. dom Seraphitus culus mysticus Goriot (…) conçoit (…)  une foule de choses inconcevables et d’incubes éphialtesticulaires. » [Référence à Ephialte qui prit à Revers Léonidas aux Thermopyles].

Pour les critiques actuels en revanche, la question de ce que Pierre Citron nomme « l’ambisexualité » de Balzac, reste posée. Parmi les hypothèses avancées par P. Citron, S. J. Bérard ou P. Berthier, les relations de Balzac avec Laurent-Jan, auquel on ne connaîtra pas d’aventures féminines, concordent avec l’hypothèse d’une homosexualité active ou fantasmée de Balzac.
Si l’on ajoute que la pièce Vautrin est dédiée à Laurent-Jan – pour le remercier, écrira Gautier, d’avoir « sérieusement mis la main à la pâte » – Laurent-Jan apparaît comme une des principales figures liées aux « zones obscures de la psychologie de Balzac » (titre de l’étude que Pierre Citron consacre à ce sujet).
A partir de 1841, la correspondance entre Balzac et Laurent-Jan s’avère moins ambiguë, et les excès de langage font place aux déclarations d’amitié et d’admiration réciproques jusqu’à la mort du Maître dont Laurent-Jan signe le 18 août 1850 l’acte de décès.
Durant ces dix dernières années, celui que Gozlan considérait comme le « meilleur ami de Balzac » et Philibert Audebrant comme « le bras droit de l’auteur de La Comédie humaine » fut plus particulièrement le principal partenaire de Balzac dans sa grande aventure théâtrale, passion qui allait consumer le romancier endetté en quête de reconnaissance et de succès financier.

Théophile Gautier relate qu’en 1840, lorsque Balzac le convie avec Laurent-Jan, Ourliac et de Belloy à lui écrire la pièce Vautrin qu’il a déjà vendue au théâtre de la Porte-Saint-Martin mais pas encore composée, seul Laurent-Jan se prête au jeu : « Balzac a commencé par me dire, en parlant de Vautrin, votre pièce puis, peu à peu, notre pièce et enfin... ma pièce. »

Laurent-Jan héritera toutefois d’une prestigieuse dédicace imprimée, un honneur qu’il partage avec quelques illustres contemporains dont Victor Hugo, George Sand ou Eveline Hanska, auxquels Balzac dédia également certaines de ses œuvres.
L’interdiction de la pièce ne décourage pas Balzac qui persiste dans son rêve de fortune théâtrale, avec la collaboration active et enthousiaste de Laurent-Jan auquel le Maître confie l’écriture, la correction ou la réécriture de nombreuses pièces et ouvrages : Lecamus, Monographie de la presse parisienne, Le Roi des mendiants (« un scénario superbe pour une pièce à deux »), etc.
« Aussi recevras-tu plusieurs scénarios qui pourront occuper tes loisirs, car je veux ta collaboration » lui écrit Balzac de Wierzchownia en 1849.
L’année précédente, avant son départ en Pologne, Balzac avait officialisé cette collaboration par une procuration littéraire à Laurent-Jan établie le 19 septembre 1848 : « Je déclare avoir investi Monsieur Laurent-Jan de tous mes pouvoirs, en tout ce qui concerne la littérature. […] Il pourra faire les coupures ou les ajouts, enfin tous les changements nécessaires ; […] Enfin il me représentera entièrement. »
Laurent-Jan accomplira sa mission avec le plus grand sérieux comme en témoignent ses multiples échanges avec le malheureux démiurge. Balzac ne connaîtra jamais le succès espéré, contrairement à ses amis Dumas et Hugo auxquels il se compare pourtant, même dans l’échec. Ainsi, après le four des Ressources de Quinola, écrit-il à Mme Hanska :
« Quinola a été l’objet d’une bataille mémorable, semblable à celle d’Hernani. » Dont acte !
Le 10 décembre 1849, c’est un Balzac presque mourant qui associe encore Laurent-Jan à tous ses projets dans une lettre admirable de courage et d’espoir : « Allons mon ami, encore un peu de courage, et nous nous embarquerons sur la galère dramatique avec de bons sujets, pour aller vers les terres de Marivaux, de New-Beaumarchais, et de la nouvelle Comédie ».

Il est très probable que le personnage de Quinola soit en partie inspiré de cet ami fidèle et admiré de Balzac qui concluait ses lettres de « mille amitiés » ; « tout à toi de cœur » ou « ton maître respectueux et fier de son prétendu valet » (en réponse au titre que s’attribuait Laurent-Jan).  Cet homme d’un esprit aussi brillant que vain ne produisit aucune œuvre digne de ce nom mais fut sans doute une source d’inspiration considérable pour Balzac qui lui doit nombre de « bons mots » ponctuant ses œuvres. Dans La Comédie humaine en particulier, Bixiou et Léon de Lora, sont directement inspirés de ce bohème excentrique, mais au-delà de ces deux personnages, écrit Maurice Regard : « Bien des ombres balzaciennes accompagnent ce vieux corps bossu et sec : Schinner, Steinbock, Gendrin » lui doivent « un peu d’eux même [et] beaucoup de leur esprit ».

Balzac n’aura de cesse de communiquer à ses proches l’indéfectible affection qu’il éprouve pour son « misanthrope sans repentir » qui n’eut pas toujours bonne presse.
« Il vaut mieux que ses apparences. Moi je l’aime beaucoup et sérieusement » (lettre à Laure de Surville).

Quelques jours avant la mort de son mari, Eve de Balzac rapportait encore à sa nièce Sophie de Surville, l’effet salvateur des visites de son dilectus.
 « Votre oncle va beaucoup mieux, il a été fort gai, fort animé, toute la journée, et je l’attribue à une bonne visite de notre ami Laurent-Jan, qui a été plus éblouissant que jamais hier soir – il nous a fasciné véritablement, et mon cher malade a répété plusieurs fois hier et aujourd’hui : « avouez qu’on n’a pas plus d’esprit que ce garçon ».

Lien vers la notice originale : cliquez-ici.

samedi 15 avril 2017

Narkiss, Jean Lorrain, 1908

"Narkiss vivait là, sauvagement nu dans sa beauté resplendissante et pareil aux idoles."


En juin 1898, Jean Lorrain fait paraître un conte dans Le Journal. C'est une variation sur le thème de Narcisse, transposé dans l’Égypte antique. Narkiss, "prince d’Égypte et fils et petit-fils d'innombrables pharaons était d'une beauté surhumaine." Il porte en lui le sang de la grande déesse Isis. Les prêtres d'Isis le soustraient à sa mère et le gardent dans "un vieux sanctuaire autrefois consacré à Osiris et dont les ruines gigantesques, les ruines de trois temples retournaient déjà depuis huit siècles à la nature, ensevelies sous les lianes, les prèles, les acanthes et les hauts papyrus d'un bras mort du Nil."
Il avait d'Isis les larges yeux hallucinants, les immenses yeux aux prunelles de nuit où palpitent l'eau des sources et le feu des étoiles. D'Isis il avait la face étroite et longue, le menton accusé et la pâleur sacrée, la pâleur transparente et comme rayonnante qui dénonce aux initiés la déesse sous ses voiles. La nuit, sous les hauts palmiers balancés par la brise, sa nudité éclairait les ténèbres, et les Anubis à têtes d'éperviers souriaient sur leur socle, quand au cliquetis de ses longs pendants d'oreille le petit pharaon s'avançait grave et lent. Narkiss était toujours scintillant de joyaux et fardé comme une femme. En cultivant sa terrible beauté, les très vieux prêtres eunuques, commis à sa garde et chargés d'efféminer en lui un futur tyran, obéissaient moins à un ordre qu'à l'occulte puissance d'un don des dieux enivrant et fatal : Narkiss résumait en lui toute la beauté d'une race.
Mince et souple avec de droites épaules et une taille étroite, il s'effilait aux hanches pour s'épanouir au torse et portait aux aines le signe de la lyre; il était la grâce et la force.
Maintenu cloîtré, sans contact, sans connaissance de sa royale naissance, il est même tenu à l'écart de tout ce qui pourrait lui refléter sa propre image. Une nuit, il travers les trois temples, jusqu'au bras mort du Nil. Là, il s'approche de l'eau :
Les yeux hallucinés, les prunelles agrandies, les doigts des mains écartés et leurs paumes tendues droit devant lui, Narkiss enivré descendait vers l'eau. Autour de Narkiss, la fragilité des iris, la féminité des lotus et l'obscénité des arums, phallus d'ambre dardés dans des cornets d'ivoire, éclairaient comme des flammes, tour à tour de jade, d'opale ou de béryl.
Cette fascination le mène à la mort :
Le lendemain, aux premiers rais de l'aube, les prêtres d'Osiris trouvèrent le petit pharaon mort, enlisé dans la boue, au milieu des cadavres et de l'immense pourriture amoncelée là depuis des siècles. Debout dans la vase, Narkiss avait été asphyxié par les exhalations putrides du marécage mais, enfoncé jusqu'au cou dans le cloaque, il dominait de la tête les floraisons sinistres écloses autour de lui en forme de couronne ; et, telle une fleur charmante, son visage exsangue et fardé, sa face adolescente au front diadémé d'émaux et de turquoises se dressait droite hors de la boue et sur ce front mort des papillons de nuit s'étaient posés, les ailes étendues et dormaient. Isis avait reconnu Isis. Isis avait rappelé à elle le sang d'Isis.
Ainsi mourut, par une claire nuit de juin, Narkiss, petit-fils de la grande déesse et prince du royaume d’Égypte.


C'est ce texte que Jérôme Doucet réédite dans une édition de luxe, répondant à un désir de Jean Lorrain de voir ses écrits publiés dans des ouvrages dignes de lui, par la qualité de l'illustration, le choix du papier, le soin apporté à la typographie. Cela nous vaut ce beau livre - on pourrait même dire ce bel objet - paru deux ans après la mort de Jean Lorrain. C'est une forme de témoignage posthume qui lui est rendu.

L'ouvrage est illustré de 14 compositions, signées ODV Guillonnet, autrement dit Octave Denis Victor Guillonnet (1872-1967), un artiste aux multiples facettes, comme on peut le voir dans sa notice Wkipédia (cliquez-ici) et sur ce site qui lui est entièrement consacré (cliquez-ici). Ces compositions ont été gravées par Xavier Lesueur.

Frontispice, en 2 couleurs :


3 gravures en pleine page :




9 vignettes, dont ces 4 vignettes et celle en tête du message :






Description de l'ouvrage

Paris, Édition du Monument, MCMVIII (1908), in-8°, [68] pp., une gravure en frontispice hors texte, une vignette au titre, 9 vignettes gravées dans le texte, 3 gravures pleine page dans le texte, couverture illustrée et dorée.

Couverture :

Page de titre :

La mise en page (exemple sur la dernière page) :


Cet encadrement "à l’égyptienne" est reproduit sur toutes les pages, à partir du titre. Seul le petit motif doré en bas à droite change selon les pages. Les illustrations ont été imprimées à part, puis découpées et collées sur les pages de l'ouvrage.

L'ouvrage à été tiré à 300 exemplaires :
- 25 exemplaires sur Japon Shidzuoka avec 3 états des figures
- 50 exemplaires sur Japon avec 2 états des figures, pour F. Ferroud, éditeur.
- 225 exemplaires sur vélin à la cuve des papeteries d'Arches avec un seul état

Cet exemplaire, du tirage de 50 ex. avec 2 états, ne porte pas de justification, mais cette simple mention : « N° offert à l'artiste graveur » [Xavier Lesueur].

Il a été bien relié en box grège par Lobstein-Laurenchet :


L'ouvrage vient d'être réédité dans la Bibliothèque GayKitschCamp : cliquez-ici, avec la reproduction à l'identique de la typographie et de la composition du texte et des illustrations. Il est précédé d'une notice de présentation.

Il existe aussi une présentation très complète, avec quelques illustrations, dans la Collection Koopman de la Bibliothèque Royale des Pays-Bas : cliquez-ici.

dimanche 9 avril 2017

Amours secrètes

C'est avec beaucoup de plaisir que j'annonce le nouvel ouvrage publié par Nicole Canet :

AMOURS SECRÈTES
Dans l'intimité des écrivains
De Marcel Proust à Jean Genet en passant par Pierre Loti, Renaud Icard et Roger Peyrefitte.


Texte de présentation :


Comme toujours, la parution est accompagnée d'une exposition de certaines œuvres illustrant ce nouveau livre (21 avril - 27 mai 2017).

Pour plus de détails, je vous renvoie vers le site de "Au Bonheur du Jour" : cliquez-ici.

dimanche 2 avril 2017

Patti Smith et Rimbaud

L'annonce de l'achat de la maison Rimbaud de Roche par Patti Smith a donné lieu à quelques confusions sur la maison qui a été réellement achetée et le lien entre cette maison, Rimbaud et Charleville.


Vitalie Cuif, la mère d'Athur Rimbaud, avait hérité de son père d'une ferme importante située au hameau de Roche  (commune de Chuffilly-Roche, Ardennes) à une quarantaine de kilomètres au sud de Charleville. Cette maison, par son importance au sein du village, satisfaisait probablement cette aspiration à la notabilité qui a hanté la mère de Rimbaud toute sa vie. Elle devait lui rappeler cruellement la situation sociale précaire qu'elle occupait à Charleville, aggravée par le départ de son instable mari.

Cette maison a été utilisée par les Allemands comme PC lors de la guerre de 1914-1918. Ils l'ont détruite au moment de leur retraite, ne laissant qu'un pan de mur. La maison achetée par Patti Smith a été construite sur le terrain, mais dans une situation différente et en retrait de la route.

Ces deux images permettent de nous représenter la maison telle que l'a connue Arthur Rimbaud.


La maison achetée par Patti Smith est celle-ci.


Cette vue permet de la situer par rapport au pan de mur subsistant que l'on voit sur la gauche de cette photo :


Pour évoquer le séjour d'Arthur Rimbaud à Roche, durant ce printemps et cet été 1873 pendant lesquels il écrivit Une saison en enfer, le journal de sa sœur Vitalie nous fournit un témoignage précieux. Cette jeune sœur, née 4 ans après Arthur Rimbaud,  a tenu un journal dans lequel elle a consigné les faits de sa vie de jeune fille. Au-delà de l'intérêt que peut présenter ce texte pour entrer dans l'intimité d'une adolescente du XIXe siècle, c'est pour nous l'occasion d'une évocation familière d'Arthur Rimbaud. Au printemps 1873, Vitalie, son frère aîné Frédéric, sa sœur Isabelle, et leur mère s'installent pour quelques mois à la ferme de Roche. Le vendredi-saint de cette année-là, ils ont la surprise de voir débarquer Arthur. Vitalie Rimbaud relate avec beaucoup de fraîcheur et d'émotion cette scène de retrouvailles familiales :
Nous nous étions mis à bêcher une partie du clos qui se trouve derrière la maison car nous avions la prévision d'en faire notre jardin potager, aussi bien qu'il devait renfermer de jolies fleurs. Ce travail tout nouveau pour nous excita singulièrement notre ardeur et il ne fut point de moment à nous qui n'était employé à cultiver la terre. La chaleur, la fatigue, rien ne nous rebutait ; la perspective de voir ce terrain cultivé de nos mains et fécondé de nos sueurs produire de dignes fruits de notre travail, suffisait pour surmonter tous les obstacles. Nous arrivâmes ainsi au Vendredi Saint. Ce jour devait faire époque dans ma vie car il fut marqué d'un incident qui me toucha particulièrement ; sans en être pour ainsi dire prévenus, l'arrivée de mon second frère vint mettre un comble à notre joie. Je me vois encore, dans notre chambre où nous restions habituellement, occupées à ranger quelques affaires ; ma mère, mon frère et ma sœur étaient auprès de moi, lorsqu'un coup discret retentit à la porte. J'allai ouvrir et... jugez de ma surprise, je me trouvai face à face avec Arthur. Les premiers moments d'étonnement passés, le nouveau venu nous expliqua l'objet de cet événement ; nous en fûmes bien joyeux, et lui bien content de nous voir satisfaits. La journée se passa dans l'intimité de la famille et dans la connaissance de la propriété qu'Arthur ne connaissait presque pas pour ainsi dire.
Leur vie se déroule, occupée par les travaux de jardinage et d'économie domestique. Seul, Arthur est engagé dans sa dernière œuvre littéraire, Une Saison en enfer :
Le mois de juillet [1873], ce mois extraordinaire pour moi maintenant, fut la cause de bien des sensations, de bien des déterminations. Pendant que des heures rapides s'écoulaient pour moi dans les champs, ma sœur Isabelle restait à la maison, avait soin du ménage ; elle prenait avec une sollicitude que je partageais moi-même quand je rentrais, un goût excessif à l'arrangement des petits lapins et des jeunes poussins qui venaient de nous être donnés ; ces petites bêtes étaient de notre part l'objet d'une préoccupation toute singulière. Mon frère Arthur ne partageait point nos travaux agricoles ; la plume trouvait auprès de lui une occupation assez sérieuse pour qu'elle ne lui permît pas de se mêler de travaux manuels.
J'ai découvert ce texte lors de notre visite du musée Rimbaud de Charleville il y a une an :


Pour finir, cette très belle interprétation de Because the night, par Patti Smith :

samedi 11 mars 2017

Jean Marais, par Christian Bérard

Pour remercier ceux qui ont aimé le message précédent et qui me l'ont fait savoir par leurs sympathiques commentaires, je vous offre cette semaine ce beau portrait de Jean Marais par Christian Bérard.



Il est mis en vente parmi un ensemble de souvenirs et d’œuvres de Jean Marais, qui est proposé aux enchères dans quelques jours (25 mars).

vendredi 3 mars 2017

Boris Kochno et Christian Bérard

Une maison de ventes aux enchères  propose des archives de Boris Kochno et Christian Bérard. Pour mieux connaître ces deux personnalités de la vie artistique et gay de l'entre-deux-guerres, j'ai reproduit la présentation du catalogue de vente en fin de message.

J'ai extrait ces documents qui m'ont plu, en particulier les dessins de Christian Bérard où, derrière la simplicité du trait, se dévoile une réelle fascination pour le charme masculin. Le premier dessin me semble parfaitement illustré mon propos. J'espère que vous partagerez mon choix.

Dessins de Christian Bérard :











Deux peintures de Christian Bérard:



Autres artistes :

Fernand Léger : nu masculin

Kliment Nikolaevich Red'ko : Portrait de Boris Kochno, pastel

Photos de Boris Kochno : 



Photo de Christian Bérard : 

 

Composition illustrant le catalogue de la vente :


Lien vers la vente : cliquez-ici.
Lien vers le catalogue : cliquez-ici.

Préface du catalogue : 

Bébé est le surnom que ses compagnons des académies de peinture de Montparnasse donnèrent à Christian Bérard, évoquant ainsi sa ressemblance avec le bébé rose, joufflu et souriant des publicités pour un célèbre savon pour enfant. C’est par ce sobriquet que le peintre Pavel Tchelitchev fit un portrait de ce personnage rocambolesque à Boris Kochno. Ce dernier le rencontra pour la première fois alors qu’il était encore en relation avec Serge de Diaghilev auquel Jean Cocteau et Henri Sauguet avaient vanté les talents du peintre Christian Bérard. Il envisageait de lui confier les décors pour La Chatte, le ballet en préparation en 1926 pour les Ballets russe de Monte-Carlo. Boris Kochno décrivait alors Christian Bérard en ces termes : « C’était un jeune homme replet, de taille moyenne. Il avait les cheveux blonds, une bouche souriante et des yeux clairs et lumineux au regard candide. Je m’aperçus bientôt que ce visage ouvert et plein de charme changeait complètement selon les sentiments qui l’animaient et qui, parfois, modifiaient brusquement ses expressions et ses couleurs. »

Après la mort de Diaghilev en 1929, Bérard et Kochno commencent leur collaboration avec le ballet La Nuit sur une idée de Kochno. Celui-ci fut présenté au Palace Theatre de Manchester un an plus tard. Bérard travaillait également à l’époque au portrait de Kochno. Il le rejoignait dans son atelier qui était alors encore au domicile des parents de Bérard dans un hôtel particulier Villa Spontini. La peinture apparaissait avoir une emprise sur Bérard tel que Kochno l’expliquait : « Il me semblait ne plus être seul avec Bérard... J’avais l’impression qu’un être occulte le secondait dans son travail, guidant sa main gauche qui maniait le pinceau, ou bien la retenant à mi-chemin lorsqu’elle s’avançait vers la toile. Bérard paraissait suivre les conseils de quelqu’un qui se tenait derrière lui et lui parlait à l’oreille, car, par moment, il s’arrêtait de travailler, se retournait comme pour écouter ce qu’il lui disait, puis s’exclamait, tapait du pied et recommençait à peindre avec furie. »

En parallèle de La Nuit, Bérard exécutait les décors de La voix humaine, pièce en un acte de Jean Cocteau dont la première eut lieu au théâtre de la Comédie-Française le 17 février 1930. C’est à ce moment que Bérard et Kochno s’installèrent ensemble au Marquis’s Hôtel, place Pigalle, pour ensuite rejoindre pour de nombreuses années le First Hôtel, place Cambronne. Suivront ensuite pour Bérard la création des décors et costumes du ballet Cotillon (1932) exécuté par la troupe des Ballets russe de Monte-Carlo, la Machine infernale (1934) mise en scène par Louis Jouvet au théâtre de la Comédie des Champs-Elysées , Margot (1935), une comédie humoristique avec une musique de Georges Auric et Francis Poulenc, La Septième symphonie (1938), un ballet dont le livret et la chorégraphie sont de Léonide Massine, Renaud et Armide (1942), tragédie en vers de Cocteau interprétée notamment par Marie Bell, La Folle de Chaillot (1943) de Jean Giraudoux, Les Forains (1945), dont la musique est de Henri Sauguet et la chorégraphie de Roland Petit. L’on se doit enfin de citer l’étroite coopération qu’il entretint avec Jean Cocteau les dernières années de sa vie en travaillant aux décors et costumes de célèbres films tels que La Belle et la bête, L’Aigle à deux têtes ou encore Orphée.

Christian Bérard et Boris Kochno c’est aussi l’histoire de la vie mondaine avant-guerre. Ils étaient proches et amis de nombreuses personnalités : Coco Chanel, Christian Dior, Elsa Schiaparelli, Misia Sert, les Noailles, la comtesse Pastré, Louise de Vilmorin, Jean Cocteau, Léonide Massine, Georges Balanchine, etc. Les fêtes auxquelles ils ont participé étaient toujours l’occasion pour Bérard de se déguiser. C’était en effet pour lui une échappatoire aux exigences du raffinement. Car bien que « doué d’un sens exceptionnel de l’élégance vestimentaire », Bérard était de manière générale négligé dans sa tenue. Il portait néanmoins un soin particulier à la rendre extravagante : « … vêtu d’une salopette délavée ou d’un bleu de travail rapiécé et maculé de couleurs. Parfois, il s’enroulait autour du cou un grand foulard bigarré et épinglait aux vestes d’ouvrier qu’il portait une rose ou un œillet… » Ainsi en témoignent les nombreuses photos conservées de lui.

Depuis leur nouvel appartement du 2 rue Casimir-Delavigne, Bérard et Kochno organisèrent leur quotidien. Celui-ci se rythmait par les voyages de Kochno à Londres ou leurs vacances à Tamaris (1931) et le refuge trouvé pendant la guerre chez Jean Hugo au Mas de Fouques, chez la comtesse Pastré au château de Montredon ou encore au Goudes où Kochno avait une petite maison. Cette vie était également alternée par les séjours de Bérard « prisonnier d’inavouables habitudes » à la Maison de santé de Saint-Mandé où Boris Kochno l’accompagnait toujours. La relation des deux hommes fut très forte comme témoigne la correspondance passionnée qu’ils entretinrent.

Christian Bérard est mort de façon précoce sur scène alors qu’il supervisait la mise en place du décor des Fourberies de Scapin au Théâtre Marigny. Boris Kochno recueillit les condoléances de toute la société du spectacle, foudroyée par la perte brutale d’un génie. Sa vie durant Boris Kochno se consacra à promouvoir le travail de son ami intime, en perpétuant ainsi la mémoire. Il participa ainsi à l’organisation des expositions au Musée National d'Art Moderne de Paris (1950), au Musée Cantini de Marseille (1973), et rédigea, outre les nombreuses publications auxquelles il a collaboré, un ouvrage qui lui est entièrement consacré (1987).