mercredi 19 juillet 2017

François Augiéras et Jacques de Ricaumont



Cet envoi de François  Augiéras à Jacques de Ricaumont sur une page de garde de L'Apprenti sorcier est l'occasion d'évoquer la personnalité de Jacques de Ricaumont et ses liens avec François Augiéras.

Jacques de Ricaumont (1913-1996) est aujourd'hui resté célèbre pour le salon qu'il animait chez lui, boulevard Saint-Germain. On y croisait aussi bien des aristocrates, des mondains, qu'un certain monde homosexuel. Frédéric Mitterand a évoqué ce monde disparu dans Mes regrets sont des remords :
Jacques de Ricaumont, Nosferatu le vampire ratatiné en vieille demoiselle attendant le gorille, recevait fort gentiment un extraordinaire assortiment de duchesses naufragées, de baroudeurs sur le retour, de curés intégristes efféminés et de jolis jeunes gens le nez en l'air flairant comme moi le parfum du grand monde là où il n'y avait plus que de la poussière. Devant un maigre buffet où quelques petits-fours se battaient en duel, on y lisait avec transport d'anciens numéros d'Arcadie, touchante tentative préhistorique de revue plus ou moins littéraire à l'usage des messieurs de qualité qui se reconnaissaient les uns les autres comme des conjurés, avec des articles sagement risqués que l'on attribuait sous pseudonyme à Montherlant ou Julien Green, des digressions lyriques sur la camaraderie militaire, des études savantes plutôt orientées sur la Grèce antique et des récits de voyages sahariens évoquant les ardentes surprises des oasis. On y réveillait aussi les heureux souvenirs des internats religieux où quelques hommes désormais rangés, mariés et célèbres n'avaient pas lésiné dans le passé sur les émois amoureux juvéniles entre condisciples. Tout cela était assez charmant, désuet, implacablement menacé par les temps nouveaux qui défilaient déjà en bas sous les fenêtres du faubourg Saint-Germain.

Photo de François-Xavier Seren, janvier 1988

Il a été un des fondateurs d'Arcadie avec André Baudry, qui l'avait rencontré par l'entremise d'André du Dognon. Julian Jackson, dans son ouvrage sur le mouvement Arcadie, évoque le Jacques de Ricaumont d'avant cette période :

Né dans la petite noblesse du Sud-Ouest, Ricaumont arrive à Paris au début des années 1930, où il rencontre du Dognon. Un portrait signé Nicolas de Staël et intitulé Mademoiselle de Ricaumont montre une créature efféminée, soigneusement maquillée, les sourcils épilés, faisant la moue. Du Dognon et Ricaumont auront quelques aventures avec des soldats allemands pendant la guerre, aventures dont on trouve le récit dans le second roman publié par du Dognon, Le Monde inversé (1949). Les Allemands lui manquant après 1945, Ricaumont se fait nommer correspondant de presse à Berlin, où il se retrouve au centre d'un petit scandale quand un journal français révèle sa liaison avec un descendant de Bismarck. Malgré son goût pour la provocation – il aime à raconter qu'à un officier allemand sous l'Occupation le décrivant comme un « excellent ami » des Allemands, il aurait répondu « seulement des jeunes Allemands » –, Ricaumont s'essaie à davantage de respectabilité après 1945. Il n'apprécie pas du tout de figurer – sous le nom de Phili – comme personnage principal dans le premier roman scandaleux d'André du Dognon, qui révèle son vrai nom dans la dédicace, lui donnant le titre de Grand Maître de l'Ordre. Il envisage même des poursuites contre l'auteur, et la dédicace est retirée dans les éditions suivantes. Ses passions sont l'aristocratie, l'Église et la défense de l'«amour grec». Il aime à fréquenter les nobles, vrais ou faux. Un membre d'Arcadie se souvient avoir participé à un dîner chez Ricaumont, assis entre le prince Jean de Bourbon-Sicile et le prince Ernst-Friedrich de Saxe-Altenberg. Bien que son talent réside davantage dans sa conversation que dans ses écrits, Ricaumont se taille une réputation comme journaliste et imprésario littéraire dans le Paris d'après guerre, grâce à ses innombrables relations. Ses carnets de rendez-vous de 1952 à 1954 révèlent un éventail de contacts extrêmement large : le prince Youssoupoff, Arletty, Jean Paulhan, Julien Green, Brecht, Ernst Jünger et Jean Giono, par exemple. Quel autre que lui aurait pu, au cours des années 1960, présenter le jeune Rudolf Noureev au sculpteur vieillissant et ancien sympathisant nazi Arno Breker ? Avec le temps, Ricaumont penche de plus en plus vers la droite extrême et, vers la fin de sa vie, attaque passionnément les réformes de l'Église catholique introduites par le concile Vatican II.
[J'ai repris ce passage de Julian Jackson, à défaut de disposer d'informations plus complètes sur la vie de Jacques de Ricaumont. Je crains que ce résumé de sa vie soit un peu caricatural, charriant quelques lieux communs sur les liens entre l'homosexualité de "droite" et les Allemands pendant la guerre. Et encore, je vous ai épargné le passage sur le Front national, devenu inévitable lorsqu'on parle de Jacques de Ricaumont (voir la fort sommaire notice Wikipédia). Si tant est que quelqu’un veuille bien s'intéresser encore à lui, il mériterait une biographie. J'ai lu quelque part que Ghislain de Diesbach voulait s'y atteler, mais je n'en ai pas trouvé trace.]

Jacques de Ricaumont en 1936

Comment François Augiéras et Jacques de Ricaumont se sont-ils rencontrés ? Je n'ai pas trouvé d'informations à ce sujet. Dans son salon accueillant aux personnalités homosexuelles et littéraires dans les années 1960, Jacques de Ricaumont ouvrait sa porte à tous les écrivains qui se présentaient. Malgré les apparences, l'univers de François Augiéras n'était pas aussi éloigné que l'on peut le penser de celui de Jacques de Ricaumont. C'est ainsi que Pierre-Charles Nivière, dont les souvenirs sur Augiéras sont encore inédits, a rencontré François Augiéras dans ce salon. Les relations antres les deux hommes étaient suffisamment familières pour qu'ils échangent une correspondance. qui a été vendue en juin 1996, après le décès de Ricaumont. On comptait une cinquantaine de lettres de François Augiéras, dont seulement des extraits ont été publiés dans divers ouvrages. Signalons en particulier le lettre d'Augiéras sur sa visite au couple Jouhandeau.

Dans cet envoi, François Augiéras semble se défendre de l'accusation d'avoir fait un livre irréligieux. Est-ce par respect pour le très catholique Ricaumont ? Est-ce un réponse à un reproche de Ricaumont ? Bien qu'il l'affirme, je ne crois pas d'ailleurs que L'Apprenti sorcier soit une "attaque" contre "les mauvais prêtres". C'est, me semble-t-il, bien plus que cela, mais j'en ai déjà parlé sur ce site : l'Apprenti sorcier.

Jacques de Ricaumont a donné un portait de François Augiéras dans le 2e cahier de « Le temps qu'il fait », qui lui était consacré. Il ne donne aucune information sur leurs liens et leur rencontre.


mercredi 12 juillet 2017

"Fières Archives"

Pour tous ceux qui habitent Paris ou qui ont l'occasion d'y passer cet été, je conseille cette exposition très instructive à la mairie du 4e arrondissement :

https://quefaire.paris.fr/22921/fieres-archives

C'est l'occasion de découvrir des témoignages sur la vie homosexuelle entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle autour de 3 personnages : Georges Hérelle, le Dr Georges Saint-Paul (Dr Laupts) et le Dr Alexandre Lacassagne. L'exposition est surtout la présentation de documents : lettres, manuscrits, livres, quelques photographies. Certains étaient connus depuis longtemps, comme le "Roman d'un inverti". D'autres ont été exhumés plus récemment comme les archives de Georges Hérelle ou les papiers personnels du Dr Saint-Paul. 

Cette exposition doit surtout être l'occasion d'aller plus loin sur cette histoire en cours de renouvellement et d'approfondissement sur l'homosexualité "fin de siècle". J'ai déjà eu l'occasion de parler de Georges Hérelle à propos de la parution du remarquable ouvrage de Clive Thomson : Georges Hérelle. Archéologue de l'inversion sexuelle «fin de siècle». A ma connaissance, il n'existe pas d'ouvrage sur le Dr Saint-Paul. J'imagine que la richesse de ses archives va faire naître des vocations d’universitaires ou d'érudits. Quant au "Roman d'un inverti", il vient d'en être donnée une nouvelle édition par les soins de Michael Rosenfeld : Confessions d'un homosexuel à Emile Zola ; roman d'un inverti-né & suite (présentation établie par Michael Rosenfeld).

L'exposition a donné lieu à la publication d'un catalogue restreint :


qui contient de nombreuses photographies tirées des collections de Georges Hérelle, déposées à la bibliothèque municipale de Troyes.

J'en ai sélectionné quelques unes :

Photo de Guglielmo Plüschow

Anonyme

H. Geoffroy, ami de Georges Hérelle

Augusto Bassi, ami de Georges Hérelle

Sur le même sujet des témoignages d'homosexuels, on peut lire avec profit cet ouvrage.

mardi 4 juillet 2017

Matelots, Gregorio Prieto, 1935

En ces années-là, le sentiment homosexuel ne pouvait s'exprimer publiquement que par des dessins subtilement homoérotiques. C'est en représentant des marins que Gregorio Prieto a partagé sa fascination pour la beauté virile des hommes.


C'est l'éditeur Guy Lévis-Mano qui a permis à Gregorio Prieto de publier ses dessins. Nous avons déjà rencontré Guy Lévis-Mano sur ce site à propos de la publication de quelques poèmes rassemblés sous le titre Les Éphèbes, illustrés pas Lucien Lovel (Gaston Poulain). Je vous renvoie à la notice que je lui ai consacrée (cliquez-ici). Nous voyons que Guy Lévis Mano, comme Griego Prieto, restait dans une évocation discrète de l'homosexualité. L'époque, certes plus libérale que les époques antérieures, ne permettait pas encore une affirmation trop frontale de l'amour des garçons, que ce soit par le texte ou par l'image.

L'ouvrage se présente simplement comme un ensemble de 12 planches non numérotées portant chacune un dessin. On remarquera que le style choisi par Gregorio Prieto se rapproche fortement de celui de Jean Cocteau ou, quelques années plus tard, de celui de Jean Boullet : une simplicité dans le trait, sans afféterie, comme les dessins d'une pureté pleine de force d'Henri Matisse. La filiation avec Jean Cocteau est aussi évidente par le choix du thème des marins...

Les 12 planches :














Gregorio Prieto

Gregorio Prieto Muñoz (Valdepeñas, 2/5/1897 - Valdepeñas 14/11/1992) est un peintre espagnol, membre de la Generación del 27, qui est un groupe littéraire qui apparut en Espagne entre les années 1923 et 1927, dont fit partie Frederico Garcia Lorca. Il fit plusieurs séjours à Paris, en particulier pendant les années 1925-1927 et 1931-1936. Après un long séjour en Angleterre (1937-1947), il revint s'installer définitivement en Espagne à partir de 1948 jusqu'à son décès. En 1968, il institue la fondation Griego Prieto.

Lors de son séjour à Paris, il collabora avec Guy Levis Mano en illustrant deux livres et une revue :
- Lucien Jublou, Déchirure, GLM , Paris, 1935.
- Jean Le Louet, Esprits gardiens, GLM, Paris, 1935.
- Pages, GLM, Paris, 1935 (Revue avec un unique numéro).
en plus de la publication de cet ouvrage. Comme on le constate, cette collaboration ne concerne que l'année 1935.

Pour aller plus loin :
Site de la Fondation Gregorio Prieto : gregorioprieto.org
Notice Wikipedia en espagnol (la française est trop sommaire) : Gregorio Prieto.

Plus d'informations, avec des reproductions (en espagnol) :
Gregorio Prieto: El pintor de la Generación del 27
El Postismo: Gregorio Prieto & Eduardo Chicharro Briones
GREGORIO PRIETO, EL PINTOR DEL 27.

Quelques images choisies :




Portrait de Frederico Garcia Lorca

Walt Withman


Description de l'ouvrage

Couverture

Matelots. Douze dessins de Gregorio Prieto.
Paris, Éditions GLM, 1935, in-folio (328 x 258 mm), [14] feuillets non chiffrés.

Titre

L'adresse qui est portée au titre est celle de la librairie, simplement appelée Librairie 79, dont il prit la gérance en 1934.

Le tirage est de 350 exemplaires


Comme la très grande majorité des livres qu'il a éditée, il en est aussi l'imprimeur. En 1935, il vient d'acheter une nouvelle presse. En cette année-là, il développe une intense activité éditoriale, en particulier au service des surréalistes qui ont perdu leurs éditeurs favoris et vont vers cet éditeur qui est aussi un imprimeur.

Malgré ce tirage, c'est un ouvrage rare. Dans les bibliothèque publiques, il n'y a qu'un seul exemplaire recensé au CCFr, qui se trouve à la BNF.